Le Moulin du Merle
Propriétaire, habitant, intendant

Texte publié en Néerlandais dans
De Witte Raaf #116
été 2005
Traduction : Cécile Krings

lemoulindumerle.com menu






L’homme est-il libre, tant qu’il peut prendre la fuite?

— Vilém Flusser [1]


MdM 1856-


Propriétaire,
habitant,
intendant



« Inexplicablement habitée » (onverklaarbaar bewoond) disions-nous en riant lorsque nous étions enfants et que nous voyions sur une maison délabrée une pancarte « DECLAREE INHABITABLE » (onbewoonbaar verklaarde woning) [2]. Inexplicablement habitée, disait le titre provisoire de la réflexion qui suit, jusqu’à ce que je me rende compte que toute maison abandonnée est vouée au délabrement parce qu’elle a perdu ce qui fait d’elle un objet unique: habiter une maison est l’acte décisif qui la réalise et l’entretient. Le seul qui ait le droit de déclarer une maison inhabitable est celui qui l’habite. Entre-temps il est condamné à l’entretenir. Habiter un lieu n’est pas tout à fait inexplicable. Cela peut s’apprendre.

Posséder sa propre maison est l’ultime bien. Son aquisition et sa conservation méritent l’investissement. Celui qui n’a pas tout tenté ou dépensé jusqu’à son dernier sou pour acquérir une maison, l’entretenir « comme un bon père de famille » et s’en défaire le plus tard possible après de nombreuses années fructueuses — de préférence après sa mort — n’a pas réellement vécu.
      Au cimetière de Saint-Germain-des-Bois, sur la tombe de Charles Davous, né le premier janvier 1814, on lit, gravé dans la pierre: “décédé au Moulin du Merle”. Il est probable que Charles Davous est également né dans cette maison. En effet, il est le dernier propriétaire d’une famille qui posséda le Moulin pendant près de deux siècles. C’est lui qui commanda les grands travaux datant du milieu du XIXe siècle. Aux alentours de la quarantaine, Charles Davous décida de transformer un bâtiment dont la construction, l’habitation et l’exploitation étaient traditionnelles en une villa aussi confortable qu’inutile. Le simple édifice rural se transforme alors — par le biais d’une grotesque rupture de style — en une demeure atypique pour la région, avec vérandas, balcons couverts, toits et auvents surmontés d’ornements. L’intérieur reflète lui aussi une approche différente. Dans la nouvelle répartition, les pièces se succèdent le long de la façade sud: salle à manger, salon, petit salon et bureau. A l’étage, les chambres à coucher suivent le même principe. Cette répartition avec galerie marque la préférence pour une marche lente, savourant la vue sur le jardin, plutôt qu’aux pas mesurés reliant les espaces fonctionnels du moulin original. Après avoir servi pendant au moins 150 ans à activer la meule, le mécanisme du moulin est transformé en générateur d’électricité. Tant que la roue tourne, la lumière brûle dans toutes les pièces. Pour l’éteindre, il faut fermer une vanne. Une roue servant à cet égard se trouve encore dans la grande chambre à coucher au-dessus de la salle à manger. Le rez-de-chaussée comprend aussi, outre la centrale électrique, les autres espaces utilitaires — entrepôt, galeries couvertes pour le séchage du linge, une grande cuisine. Le grenier abrite le personnel. Les premier et second étages sont les étages d’habitation. C’est ainsi que s’installe, sur les fondations d’un des innombrables moulins à grains de la région, une maison qui devient vite pour les gens du coin « le château ». Le Moulin du Merle entre dans une nouvelle ère. La famille Davous le quittera pourtant quelques dizaines d’années plus tard.

Un mail de l’arrière-petit-fils de Charles Davous, qu’il m’a adressé spontanément en réaction au domaine Internet que j’ai ajouté à la maison, m’en apprend davantage. Il a trouvé le domaine Internet en utilisant un moteur de recherche. En guise de considération pour l’« aimable attention » que nous prodigons à la maison, Pierre Davous, âgé de 77 ans, m’envoie en septembre 2002 son arbre généalogique. Personnellement, il n’a vu le Moulin du Merle qu’une seule fois, en 1955. Il connaît principalement « la belle demeure » par les récits enthousiastes de son père et de son grand-père. Finir ses jours au Moulin du Merle ne semble pas être son destin. Il dispose par ailleurs de peu d’information. La plupart de ses ancêtres étaient meuniers, certains furent maires. Ils trouvèrent leurs épouses dans les villages avoisinants. Ils fondèrent une famille et habitèrent notre maison, comme nous habitons aujourd’hui la leur.

Une maison doit sa durabilité aux générations successives d’habitants-propriétaires. Seul le fait qu’elle soit habitée garantit le caractère unique d’une maison. Une maison doit être entretenue, choyée, soutenue. Il faut ouvrir ses fenêtres et ses portes, y faire circuler l’air, nettoyer, aménager, ranger, sans cesse réparer, parfois restaurer et agrandir. La musique doit y résonner, des gens s’y rencontrer, on doit y cuisiner, manger et boire, peler des fruits et des légumes, faire des conserves, orner les vases de fleurs. Elle doit contenir de la vaisselle, des meubles, des objets d’usage courant. Les livres doivent trouver une place dans la bibliothèque. La cheminée doit fumer. On doit y épancher son cœur et y faire l’amour. Une maison demande qu’on s’en occupe. Quand les circonstances l’exigent, elle doit être protégée jour et nuit. Si elle reste vide, elle se délabre, et est envahie par un univers qui n’y entrait que sur invitation. Une maison inhabitée s’enfonce rapidement dans le passé — dans la plupart des cas comme une histoire impossible à tracer, disparue avec son dernier habitant.
      Nous pouvons dire que, comme « la ville est ses citadins » [3], la maison est son (ses) habitant(s). C’est à cela qu’elle doit ses significations durables. Elle se renouvelle avec chaque nouveau propriétaire-habitant — à condition que celui-ci se rende compte des conditions particulières dans lesquelles une maison « apprend ». Cependant, habiter une maison exige avant tout de notre part le désir d’apprendre, ce qui n’est pas une mince affaire. Je ne me prononcerai pas sur le fait de savoir si, pour habiter une maison au sens où je l’entends, son habitant doit aussi en être le propriétaire. Je ne vois pas la propriété uniquement comme un phénomène économique. Mais les liens qui m’attachent à cette maison depuis les six dernières années sont indissociables de sa possession. Il est vrai que j’étais aussi propriétaire des maisons que j’ai habitées antérieurement — la dernière avait même été partiellement conçue par moi — , sans que j’éprouve pour autant un sentiment particulier à leur égard. La propriété n’entraîne pas nécessairement un attachement inconditionnel. L’acte d’habiter et l’habitant voient le jour ensemble. Cet habitant est suscité par la maison. Toute maison qui se respecte désire un jour ou l’autre être habitée avec dévouement. Les maisons dont l’acte d’achat portaient mon nom n’appartenaient vraisemblablement pas à cette catégorie. Elles offraient abri et passage et représentaient sans conteste un investissement utile.

L’évasion vers la maison

Nous sommes près du Beuvron, dans la Nièvre, département 58 — connu comme « la belle Nivernaise », la Bourgogne occidentale, 220 kilomètres au sud de Paris. La densité de la population y est de 9 habitants au km2. Le Beuvron est un de ces innombrables cours d’eau qui donne au paysage vallonné sa belle couleur verte et l’inonde en hiver. Il y a trente ans, on y trouvait encore de la truite sauvage. Aujourd’hui, on l’empoissonne une fois par an de truite cultivée. L’écrevisse que nous pêchons derrière la maison est l’Orconectes limosus ou « écrevisse américaine », importée au début du XXe siècle — elle a entre-temps été reconnue comme nuisible, car elle a supplanté les espèces originelles dans toute l’Europe. Mais il y a aussi des endroits où elle a disparu à cause de la pollution. Ici pas, heureusement. Elle est mangeable. Là où, entre les hameaux de Ouagne et deThurigny, la vallée se rétrécit un peu, se trouve le Moulin du Merle, au bras d’une petite rivière : le bief du moulin avec ses écluses qui servent à régler le débit de l’eau sur une roue. Dès 1697 en tous cas, l’année gravée dans une clef de voûte de la partie la plus ancienne du moulin, un moulin à eau a donné son nom à cet endroit et à cette maison. Le « merle » dont il est question n’est pas le merle noir (Turdus merula) qui, au début du XXe siècle, émigra des bois vers les centres habités, mais le Cinclus cinclus, le « merle d’eau », qui couve depuis des siècles le long du Beuvron. La roue qui tourne de temps en temps depuis novembre 2002 est une reconstruction due à Kees van Citters sr., qui n’eut besoin pour cela que du bois d’un peuplier déraciné et d’une boîte de clous rouillés de la déchetterie. Les maisons dignes d’être habitées attirent une attention et des talents particuliers.

Des soldats de Napoléon III lachent en 1851 quelques coups de fusil sur le terrain pour faire peur au républicain Davous, qui prépare alors sa rénovation ; on déconseille à Alfonso XIII d’Espagne, exilé en France en 1936, d’acheter la propriété parce qu’elle n’est pas ceinte d’un mur ; le pré-précédent propriétaire y perd une fille et abandonne immédiatement la maison aux mains du couple d’intendants Paris, qui occupe avec ses quatre fils le grenier et le rez-de-chaussée ; le chansonnier Serge Gainsbourg est intéressé mais trop désorienté pour prendre une décision. En 1976, le propriétaire précédent sauve la maison du délabrement. 22 ans après, elle est en vente dans la version néerlandaise du magazine Maison en France. Le propriétaire la vend à regret, mais refuse une offre plus avantageuse pour nous en faire profiter. Au pied levé et sans aucune intention d’agir en ce sens, nous prenons une décision en trois jours. Nous avions vu l’annonce le 12 juillet 1998 — par hasard — dans le portfolio du Café Danzig à Amsterdam. Le 30 mars 1999, nous y passons notre première nuit. Nous en sommes alors déjà propriétaires depuis un peu plus de six mois. Je dors d’un sommeil léger dans la seule chambre dont nous avons gardé l’ameublement, à l’avant de la maison. Six ans plus tard, c’est à peine si j’entends encore le bruit de la petite rivière qui passe derrière la maison, mais cette nuit-là j’ai cru à plusieurs reprises que c’était le ronronnement du camion de déménagement qui devait venir d’Amsterdam avec tout notre ménage. Le niveau de l’eau était très élevé et bruyant. Nous ne savions rien de la maison ni de l’endroit. Nous l’avons trouvé entièrement vide et propre, balayé et ratissé. Il est imprégné d’histoires et nous a destinés à les poursuivre.

Dans son ouvrage fascinant How Buildings Learn, Stewart Brand raconte comment les maisons et autres bâtiments se transforment en changeant de propriétaires [4]. Trois facteurs jouent un rôle dans ce processus : l’histoire de la maison, dont la forme, les dimensions et la répartition des pièces ont été conçues autour d’un usage précis, la continuation de cet usage ou d’un usage analogue par un nouveau propriétaire, et l’adaptation à un nouvel emploi. Des exemples montrent le développement souvent complexe mais toujours déchiffrable « du seul objet fait par l’homme qui s’améliore au cours du temps, pour autant que l’occasion lui soit fournie », si l’on en croit l’auteur. Stewart Brand est un pionnier d’Internet, cofondateur du WELL, et de la Long Now Foundation, les gardiens de l’horloge Clock Of The Long Now, mise au point par l’informaticien Danny Hillis. Cette horloge ne fait entendre son mécanisme qu’une fois par an et sonne une fois tous les cent ans [5]. Les parcours de Brand et de Hillis montrent que la fascination pour le temps et la durabilité entraîne une même attention pour l’accélération que pour le ralentissement. Le temps et la durabilité — la période qui se déroule entre la construction et le délabrement — sont, mieux que par d’autres objets, parfaitement représentés par une maison habitée et entretenue.
      La maison et son habitant s’éduquent mutuellement. Les connaissances s’acquièrent par à coups. La maison et son habitant peuvent parfois rivaliser de vitesse, mais aussi s’empêcher d’avancer. Quand on s’installe dans une maison, il arrive qu’on soit animé d’un incroyable désir d’agir. On veut absolument rénover. Cependant, les cinq premières années, nous avons vécu au Moulin du Merle comme à l’hôtel. Les meubles y trouvent facilement leur place. Après avoir longtemps hésité, nous faisons tomber une cloison au rez-de-chaussée. Cette décision, qui nous paraît brutale, nous procure l’espace que nous nous étions imaginé. Nous avons apporté quelques améliorations à la maison. Mais le papier peint qui est au mur n’est pas celui que nous aurions choisi. Nous touchons le moins possible au jardin. Ce qui pousse n’a pas été planté par nous. Notre seul ajout est un potager qui s’étend rapidement, à l’endroit où il y en avait un autrefois avant qu’il soit abandonné par le propriétaire précédent — tout comme le jardin formel à la française devant la maison, dont nous possédons une photo aérienne, mais que nous n’avons pas l’intention de reconstituer. La conservation passe avant le changement ou la reconstitution. Le temps s’écoule à nouveau lentement.
      Mais certaines routines doivent s’apprendre sans tarder. L’entretien quotidien du jardin, par exemple, ne souffre aucun délai. On est facilement pris en défaut. Le terrain de 1,76 hectare incite à la diligence. C’est là que le monde extérieur se manifeste le plus. Il faut sans cesse dégager la maison. Parmi les installations de première nécessité : l’eau potable qui est pompée de la source, puis filtrée, et, très simple en comparaison, l’écoulement sanitaire vers une fosse traditionnelle. La maison dispose d’un métabolisme particulier.

A notre surprise, l’acte authentique comprend une clausule inhabituelle, dans laquelle le vendeur se met à notre disposition. Au début en tous cas, nous aurons besoin de ses connaissances et de son expérience pour réapprendre à habiter. Mais lui doit aussi se rendre compte qu’avec nous le Moulin a commencé une prochaine vie. Il parcourt de moins en moins souvent les dix kilomètres qui séparent sa demeure actuelle de son ancienne maison. Le Moulin du Merle est transmis à un nouveau propriétaire.


Administrer une maison

Dans son essai Ha¸ser bauen publié en1989, Vilém Flusser émet l’avis suivant: « La maison devient une ruine, où le vent de la communication s’engouffre dans les fissures » [6]. Selon lui, raccorder une maison aux égouts, au réseau électrique, ou placer une antenne de télévision la fragilise et la fait dépendre du monde extérieur à tel point qu’il ne subsiste plus rien de sa fonction initiale de protection. Et une maison aussi « perforée » ne pourrait pas non plus filtrer l’information en provenance du monde extérieur. Flusser préconise une autre conception de la maison en tant que « nœud d’un réseau » — à une époque où le Net n’était pas encore une technologie de consommation. Il estime que la notion de maison comme « chez soi », comme enclave de sécurité au sein d’une relation signifiante avec le monde extérieur, mais surtout comme protection contre ce monde, n’est plus défendable.
      Nous pourrions trouver dans ses considérations un argument pour construire un « chez soi » ailleurs que dans une maison. Aujourd’hui que les réseaux de communication sont en pleine expansion, nous apprenons d’une part qu’un chez soi dépend fort peu d’une maison, et d’autre part qu’une maison se prête à des formes d’habitation autres que celles qui visent à construire un chez soi, d’où le monde extérieur est appréhendé, et donc gardé à distance. En outre, on assiste depuis quelque temps déjà à une correction du hype médiatique des dix dernières années. On voit de nouveaux médias retourner à d’anciens lieux pour y chanter et y administrer des endroits géographiques précis [7]. D’autre part, nous nous sentons à l’aise dans les vastes réseaux sociaux que nous soutenons à l’aide de moyens de communication intensifs. Ces réseaux abritent de nouveaux usages, où un chez soi se constitue. Comme John Berger le fait remarquer: « ...home is represented, not by a house, but by a practice, or by a set of practices. Everyone has his own. These practices, chosen and not imposed, offer in their repetition, transient as they may be in themselves, more permanence, more shelter than any lodging. Home is no longer a dwelling but the untold story of a life being lived. » [8] Tout comme nous pouvons situer un chez soi dans l’« histoire d’une vie vécue », nous pouvons également vivre et administrer la maison dans un nouveau contexte.

Quand il parle de permanence, c’est surtout à la durabilité que pense Berger. La durabilité d’une maison n’est pas du même ordre que celle de son habitant. La maison survit à ses popriétaires. Elle acquiert une plus grande connaissance, elle découvre davantage d’usages que l’habitant individuel, dont l’expérience se limite à son propre éventail d’usages (set of practices). Pour autant que ces actes répétés de l’habitant s’appliquent à la maison, je considère l’« habitation » comme la seule possibilité de donner effectivement à « l’objet fait par l’homme qui s’améliore au cours du temps » une nouvelle dimension.
      Ma première concession à notre maison, qui s’ancre tant dans l’histoire que dans le paysage, est la création, déjà mentionnée, du domaine Internet lemoulindumerle.com. Un domaine Internet ajoute littéralement une dimension à un objet. Vers 1850, lorsque Charles Davous électrifia la demeure paysanne, elle acquit une nouvelle dimension culturelle et économique ; aujourd’hui, le serveur générera de nouveaux produits et de nouvelles idées. En outre, le domaine représente une extension concrète du bien immobilier, et peut, avec la maison, les dépendances et le terrain, changer de propriétaire. Il fait partie intégrante de la propriété. Il partage avec la maison et le terrain une autre caractéristique existentielle. Il doit être habité. Le domaine Internet et le site web doivent faire l’objet d’une attention quotidienne. La maison et ses terres ont été reçues par d’autres sites que celui de son propre domaine. Les traces de ces séjours, en particulier sur le site Notes Quotes Provocations and Other Fair Use, méritent d’être rassemblés, rédigés et déménagés [9]. Un journal domestique, qui se tient actuellement dans un lieu provisoirement caché, sera un jour rendu public sur le domaine du Moulin du Merle.
      Une maison qui est reliée à son entourage direct et plus vaste, à tous les niveaux (naturel, culturel, social, politique) et par tous les moyens mis à sa disposition, nous apprend que l’habitation fait partie d’un ensemble de conditions, qui permettent la naissance (éventuelle) d’un chez soi. La maison habitée, qui est partagée, qui est informée et informe, apprend plus vite et mieux que la maison aux volets fermés dont n’émane aucun signal. Une maison comme un bunker est bien le dernier endroit où chercher un abri. Un bunker porte en lui le germe de sa propre destruction, comme l’écrit Paul Virilio [10]. La grande vulnérabilité du bunker est précisément son absence d’ouverture, qui empêche l’attention pour le monde extérieur de se manifester, tandis que l’intérêt venant de l’extérieur fait ricochet sur l’épaisse peau qui l’entoure. Le bunker sépare les processus et, ce faisant, freine le changement. La vogue croissante des volets et autres systèmes de sécurité dans les quartiers bourgeois est de mauvais augure. Ici, on n’habite plus, on n’apprend plus, mais on s’endurcit et on a peur. Seul le changement produit l’information. Il constitue la base de tout apprentissage. La maison bunker n’a jamais été un chez soi. C’est à la maison perforée de Flusser que nous voulons prodiguer nos soins.

La durabilité de la maison est à l’aune de l’attention que ses habitants lui accordent. Elle n’a plus comme unique but de constituer un chez soi. L’attention concentrée autour de la maison suit les nombreuses relations dans lesquelles elle est imbriquée — aussi au-delà de son emplacement et de ses caractéristiques matérielles. Une maison est d’abord destinée à être occupée — à être pleinement habitée. Les nouvelles activités qui voient le jour dans le ménage, les nouveaux espaces qui y sont créés, ou rattachés à ceux qui existent déjà, trouvent nécessairement une place qui ajoute à son habitabilité — même si leur intégration n’est pas évidente et demande une longue réflexion. Un chez soi naît de la combinaison de préférences personnelles. Habiter une maison ne répond qu’à une partie d’entre elles. L’évasion vers la maison est un choix concurrencé par d’autres façons de concentrer l’attention. Une maison abrite de nombreuses formes d’attention. Au Moulin du Merle renaît pour moi « l’irrémédiablement narratif », condition qui nous permet de donner une signification mutuelle à la vie et au travail [11]. En donnant ce titre à une exposition, je songeais à la tension qui existe entre les récits — textes et images qui ont toujours quelque chose d’absurde, ou qui ne font écho qu’à eux-mêmes — et l’expérience dont ils sont issus et qu’ils provoquent. La cloison entre un ordre symbolique et la vie où il trouve sa signification est poreuse : tout aussi perforée que la maison de Flusser.

L’abondance de matière que me procurent la maison et ses terres vient bien à propos après dix ans de culture cybernétique. Je déchiffre cette culture tout autrement qu’avant 1993. La prudente informatisation de la décennie écoulée — pour de nombreuses âmes sensibles trop abondante, trop rapide, trop brutale, mais qui, en réalité ne fait qu’amorcer la véritable révolution informatique —, ouvre la voie à de nouvelles formes d’habitation, en tant que phénomène socio-culturel et de communication, où nous réapprendrons à vivre et à exprimer notre attachement à la vie dans une maison durable. Notre inexplicable existence trouve de nouvelles conditions de vie dans la rencontre entre la matérialité évidente de nos sensations physiques, la dimension mythique des réseaux cybernétiques et la mobilité des données informatiques.


Notes

[1] Vilém Flusser, F¸r eine Philosophie der Emigration — Von der Freiheit des Migranten, Köln, Bollmann Verlag, 1994, p. 33.
[2] Le jeu de mots du néerlandais est difficile à rendre: “onverklaarbaar bewoond”, “ONBEWOONBAAR VERKLAARDE WONING”: verklaren signifie à la fois déclarer et expliquer, de là: «inexplicablement habitée» et « maison déclarée inhabitable».
[3] D’après Jane Jacobs, auteur e.a. de Life and Death of American Cities (1958), Cities and the Wealth of Nations (1978), The Death and Life of Great American Cities (1992), Dark Age Ahead (2004).
[4] Stewart Brand, How Buildings Learn, New York, Viking, Penguin, 1994.
[5] Pour plus d’informations sur Stewart Brand, WELL et la Long Now Foundation, voir www.well.com/user/sbb/.
[6] Flusser, op. cit. (note 1); déjà cité dans Remember Home?, écrit pour le site Doors of Perception 2, 'Home’, 1994. Archivé sous www.nqpaofu.com/nqp/ciw_nqp6.html#rememberhome
[7] Par exemple fusedspace database, exposition (31 août í 12 octobre 2005) et symposium (28 septembre 2005), Stroom, Den Haag, www.fusedspace.org/.
[8] John Berger, And Our Faces, My Heart, Brief as Photos, New York, Vintage Books, 1984, pp. 64.
[9] à partir de NQPaOFU 10, 1999.
[10] Paul Virilio, Un Paysage d’événements, Paris, Galilée, 1996, p. 109 sqq.
[11] Exposition Het onherstelbaar verhalende / The Irremediable Narrative, Jouke Kleerebezem, Van Abbemuseum, Eindhoven, 16 décembre 1989-4 février 1990.




bewoner voor 1850
dienstmeisjes na 1850
bewoner na 1850
gebruikers na 1850

Le Moulin du Merle

zuid-westelijke kamer
zuid-westelijke kamer
zuid-westelijke kamer uitzicht









SCI Le Moulin du Merle ©1999-2007
fond
Moulin du Merle carreau en ciment
original 20×20 cm